vendredi 6 janvier 2017

Le Musée de l’Éducation : Mode d'emploi



Le Musée de l’Éducation : Mode d'emploi

           Par Néjib AYED
                                                                                                Ancien Directeur Général du CNIPRE
3 avril 2010) du (La Presse



      Souvent, en évoquant l'existence en Tunisie d'un musée de l'éducation, bien des gens se montrent surpris et étonnés, l'air de dire ce que pourrait être un musée de ce genre. Cet étonnement n'est pas feint. Il renvoie à l'idée courante que l'on se fait du musée, à savoir le lieu où sont conservées les reliques qui témoignent d'un passé révolu. Or, l'école pour être ancestrale, n'en est pas moins une institution vivante, et bien vivante


     L'autre motif de la surprise est la nature même de l'éducation. N'est-elle pas faite essentiellement de langage, de paroles, de savoirs, de valeurs, de symboles, de rituels, c'est-à-dire d'éléments «immatériels», difficilement isolables et qui ne se donnent pas facilement à voir. Comment peut-on, par conséquent, les exposer dans un musée au même titre que les vestiges du passé. Ce problème bien réel est propre à ce qu'il est convenu d'appeler «patrimoine immatériel», notion que les ethnologues et les muséographes peinent à définir avec exactitude tant elle est virtuellement sans limite.

        Enfin, cet étonnement pourrait être justifié par le fait que rares sont les pays où le patrimoine éducatif est pris en considération et traité comme un héritage. La Tunisie est, à ma connaissance, l'unique pays en Afrique et dans le monde arabe à ériger un musée à la mémoire de son école.

       Ce musée existe donc bel et bien et témoigne de l'intérêt que porte notre pays à l'éducation et à l'histoire de son école. Il est par ailleurs l'application concrète de l'article 6 de la loi d'orientation de l'éducation et de l'enseignement scolaire (2002) qui stipule que «l'école veille à préserver et à mettre en valeur la mémoire éducative et à la faire connaître aux jeunes». L'on voit d'emblée qu'il s'agit d'un espace non de conservation passive mais de mise en valeur d'un bien commun, et ce, à des fins «pédagogiques».

       Si étymologiquement le mot musée renvoie aux muses de la mythologie grecque, le premier musée connu de l'histoire, celui fondé par les Ptolémées à Alexandrie, était un centre d'études au même titre que l'académie de Platon et le lycée d'Aristote.

       Que ce musée soit intégré dans un centre de recherche et d'innovation signifie que la mémoire éducative est une mémoire pour ainsi dire «chaude» qui se compose, décompose et recompose dans un mouvement perpétuel On y entre par l'école d'hier pour en sortir par celle d'aujourd'hui, laquelle annonce celle de demain. Tout est organisé dans ce musée pour suggérer cette mise en perspective.

      De quoi est-il fait? Y sont inventoriés et exposés toutes sortes d'objets concrets qui, sans épuiser les éléments «immatériels» dont nous parlions plus haut en sont les supports ces objets inanimés ont donc une âme.

     Comme tout musée, celui de l'éducation a son propre fil conducteur. Il va des balbutiements de l'écriture «archaïque», celle qui usait du calame et de la tablette, à l'écriture numérique en passant par toutes les phases de l'évolution de la culture du manuscrit et celle de la Galaxie Gutenberg.

     En entrant au musée, le visiteur est accueilli par une fresque murale moderne et stylisée qui relate une invention majeure sans laquelle l'école que nous connaissons n'est pas possible, j'ai désigné ici l'alphabet qui tire son nom des deux premières lettres puniques (alef-bet) transformées par les Grecs en «Alpha Bêta». Elaboré par les Phéniciens au XIIe siècle avant notre ère, son usage se diffusa dans le Proche- Orient et le monde Méditerranéen. Composé au départ uniquement de consonnes (les voyelles étant «sous entendues»), les Grecs l'adoptèrent en y apportant, au VIIIe siècle, une innovation de taille : la représentation des voyelles par des lettres.

      Tout devint alors possible: écrire, lire, compter et diffuser le savoir. Ce qui était avant l'alphabet l'apanage d'une petite minorité d'«experts» se démocratisa pour toucher le plus grand nombre. Voilà une histoire édifiante que nos jeunes gagneront à connaître. Il en va de même pour l'histoire de l'école elle-même qui plonge ses racines loin dans le temps et dont les antécédents sont carthaginois, romains, islamiques, avant d'être modernes. Qui sait que l'adage qu'on répète à loisir au point d'en faire un principe éducatif, «un esprit sain dans un corps sain», nous vient d'un auteur latin du Ier siècle après J.C, Juvénal, qui disait : «Mens sana in corpore sano». Formule adoptée par l'école romaine et, à sa suite, la nôtre. Sa version arabe figure sur les murs de nos établissements scolaires.

       C'est cette histoire riche, multiforme, jamais achevée que le musée de l'éducation s'essaye à faire connaître. Son message le plus fort est qu'une école sans mémoire risque fort d'être sans âme et sans avenir. Il a, par conséquent, toute sa place dans le paysage de notre patrimoine culturel, tant matériel qu'immatériel.

Allez-y! La visite en vaut la peine. Il est sis au 130 du Boulevard du 9 Avril 1938, à Tunis.
                                                                                               


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